Démystifier l’idée que « la baisse de l’approvisionnement en pétrole fera monter les prix »

Par Gail Tverberg
22 août 2019

On entend souvent que « quand il y aura moins de pétrole, le prix du pétrole augmentera, à cause de la pénurie. » Nous sommes désormais aux premières loges pour vérifier si les prix du pétrole vont effectivement monter à mesure que se réduit l’offre de pétrole.

Figure 1. Chiffres tirés du rapport mensuel de l’OPEP sur le marché pétrolier d’août 2019, montrant la production pétrolière mensuelle du monde et de l’OPEP.

Figure 1. Figure provenant du rapport mensuel de l’OPEP sur le marché pétrolier d’août 2019, qui montre la production pétrolière mensuelle du monde et de l’OPEP.

La figure 1 montre que l’offre mondiale de pétrole a atteint un maximum en novembre 2018, et qu’elle diminue depuis lors, principalement en raison d’une baisse de la production de l’OPEP. La production totale de pétrole semble donc avoir baissé pendant environ huit mois, par rapport au maximum de production de novembre 2018.

Malgré cette importante baisse de la production pétrolière de l’OPEP, les prix n’ont pas réagi comme l’OPEP l’espérait :

Figure 2. Prix spot du baril de Brent en moyenne mensuelle, d’après des données de l’EIA.

En fait, au moment précis où j’écris ces lignes, le prix de baril de pétrole de Brent est de 60,48 dollars, ce qui correspond à un retour aux prix bas de la période décembre 2018–janvier 2019. Par ailleurs, le fait que la production ait baissé ne semble pas réduire les stocks. La figure 3 suggère qu’à présent, ils sont encore plus hauts qu’ils ne l’étaient avant que l’offre de pétrole ne baisse.

Figure 3. Figure provenant du rapport mensuel de l’OPEP sur le marché pétrolier d’août 2019, qui montre l’évolution des stocks commerciaux de pétrole de l’OCDE.

Pourquoi, suite à la baisse de la production pétrolière, les prix du pétrole n’ont-ils pas augmenté, et les stocks de pétrole n’ont-ils pas baissé ?

Le problème fondamental, c’est que l’économie, soumise aux lois de la physique, est fortement interconnectée, parce que dans n’importe quelle activité considérée comme faisant partie du PIB, de l’énergie est indispensable. De l’énergie est indispensable pour obtenir n’importe quel type de chaleur, pour réaliser n’importe quel type de déplacement. De l’énergie est même indispensable pour obtenir de l’électricité. Sans énergie provenant du Soleil, ce qui se mange ne peut pas pousser. Sans énergie supplémentaire sous une sorte ou une autre (comme de l’électricité, pour faire chauffer un poêle électrique, ou le fait de brûler du fumier ou des brindilles), cuire des aliments, faire fondre des métaux, est impossible.

L’un des phénomènes étranges qui découlent de ce caractère interconnecté de l’économie, c’est le fait que les prix de tous les produits énergétiques (y compris ceux qui ne sont pas listés en figure 4) ont tendance à évoluer de conserve.

Figure 4 Variations comparées des prix du pétrole et de ceux d’autres énergies Pétrole de Brent GNL Japon Gaz Allemagne Charbon Europe NW Charbon Stm. Japon Indice prix alim. FAO Indice 1 en 1990–1992
Figure 4. Comparaison des variations des prix du pétrole avec les variations des autres prix de l’énergie, d’après les séries chronologiques en série longue des prix de l’énergie présentées dans le BP Statistical Review of World Energy 2019. Les prix indiqués dans ce graphique ne sont pas ajustés en fonction de l’inflation.

Cet étrange phénomène est dû au fait que dans chacun des très nombreux secteurs de l’économie mondiale, sont profondément enfouis des produits énergétiques. Le fait qu’une personne travaille impose de consommer de l’énergie. Tout ce que réalisent les gouvernements, comme le fait de construire des routes ou des écoles, impose de consommer de l’énergie. Transporter, cuire de la nourriture imposent d’utiliser des produits énergétiques. La réfrigérer impose d’utiliser des produits énergétiques. Tous ces usages d’énergie, et les innombrables autres usages cachés de l’énergie au quotidien, ne sont pas des choses qu’il est facile de réduire.

Les consommateurs s’imaginent souvent qu’il leur suffit de moins conduire pour que cela réduise leur consommation d’énergie. Malheureusement, à l’échelle globale, que les gens réduisent ou non la part non-indispensable de leur consommation d’essence ne mène pas l’économie mondiale très loin. D’après les données les plus récentes de BP, l’essence représente environ 26 % de la consommation mondiale de pétrole, soit environ 8,7 % de la consommation totale d’énergie. Réduire les usages non-indispensables de l’essence ne réduirait pas beaucoup la consommation totale. Même s’il était possible, grâce à des réductions volontaires, de réduire la consommation d’essence de 10 %, la consommation mondiale d’énergie ne baisserait même pas de 1 %.

L’étrange comportement des prix de l’énergie que montre la figure 4 indique que quelque chose influe en même temps sur les prix de l’ensemble des grandes formes d’énergie. J’appelle cela « l’abordabilité ». Cela a bien plus à voir avec la question de savoir si les biens et services finis sont financièrement abordables pour la population en général, qu’avec la question de la rareté. (Ce problème de l’abordabilité, les économistes l’appellent la « demande ».) Si les biens et services finis sont abordables pour un grand nombre de consommateurs, comme c’était le cas en 2008 et en 2012–2013, les prix de l’énergie vont grimper jusqu’à des niveaux très élevés (figure 4). Si les biens et services finis ne sont pas très abordables, il se produira probablement une chute des prix de l’énergie, semblable à celle qui s’est produite en novembre et décembre 2018 (figure 2).

Lorsque l’OPEP a décidé de réduire sa production de pétrole en réponse à la faiblesse des prix à la fin de l’année 2018, cette réduction de la production pétrolière n’a pas contribué à rendre les biens et services finis plus abordables. En fait, il est probable que cette réduction de la production pétrolière ait légèrement réduit la quantité totale mondiale de biens et services finis abordables. Cela est dû à l’une des conséquences directes de la réduction de la production pétrolière : en vendant un peu moins de pétrole, les gouvernements des pays de l’OPEP n’ont pas pu percevoir autant de recettes fiscales. Car concrètement, cette moindre quantité de pétrole n’a même pas pu être vendue à un prix unitaire plus élevé.

Du fait de ces recettes fiscales en baisse, les gouvernements des pays de l’OPEP sont déjà contraints de réduire leur financement de nouveaux projets, de type routes ou écoles. Ces projets vont alors utiliser moins de produits énergétiques, et les travailleurs potentiels auront moins d’argent à dépenser en biens fabriqués à l’aide de produits énergétiques. Ainsi, ces réductions de production pétrolière contribuent à faire baisser la « demande » mondiale de pétrole et des autres produits énergétiques, et donc à faire baisser le prix du pétrole.

Le fait que l’économie soit interconnectée de cette manière si particulière rend une variation des prix à la hausse beaucoup plus difficile que si le problème principal était celui d’une pénurie. En fait, c’est toute la série des prix de l’énergie que montre la figure 4 qui doit, d’une manière ou d’une autre, grimper. C’est quelque chose qui est difficile à faire, car ce sont les salaires insuffisants des nombreux pauvres à travers le monde qui freinent la « demande » de produits énergétiques. Si l’on pouvait, d’une manière ou d’une autre, augmenter les salaires des nombreux travailleurs pauvres à travers le monde, y compris en Inde et en Afrique, les prix du pétrole (et celui des autres sources d’énergie) auraient alors tendance à monter. Avec des salaires plus élevés, ces pauvres pourraient se permettre de s’acheter des choses comme de belles maisons, des voitures, des systèmes de climatisation, ce qui augmenterait la demande alimentaire et énergétique mondiale.

L’une des difficultés liées à la hausse des prix du pétrole (et des autres sources d’énergie) : ils ne se traduisent pas sous la forme d’une hausse des salaires.

Des prix du pétrole qui grimpent ont tendance à provoquer des récessions et des licenciements. On le voit en regardant les données économiques en série longue. En tenant compte des licenciements, les salaires moyens ont plutôt tendance à baisser qu’à augmenter lorsque les prix du pétrole se mettent à flamber. En fait, le graphe semble indiquer que les fortes hausses des salaires moyens ont tendance à se produire lorsque les prix du pétrole sont en-dessous de 40 dollars le baril. Un approvisionnement croissant d’énergie bon marché semble donc être l’ingrédient magique qui fait augmenter les salaires.

Figure 5 Salaires US moyens et prix du pétrole Salaires moyens (dollars US de 2017) Prix du baril de pétrole (dollars US de 2017) Salaires moyens Prix du pétrole
Figure 5. Salaires moyens en dollars US de 2017 par rapport au prix du baril de Brent, également en dollars US de 2017. Les données de prix du pétrole proviennent du BP Statistical Review of World Energy 2018. Les données de salaires moyens sont les salaires totaux basés sur les données du BEA corrigées par l’indice implicite des prix du PIB, divisées par la population totale. Elles reflètent donc à la fois les changements dans la proportion de la population active et les niveaux de salaire.

En raison de cette difficulté qu’ils posent quand ils flambent, les prix de l’énergie n’ont pas tendance à rester très longtemps à des niveaux élevés. L’un des problèmes est que les banques centrales augmentent rapidement les taux d’intérêt à court terme pour résoudre ce qu’elles perçoivent comme « le problème de la hausse des prix alimentaires et énergétiques ». Une fois la récession amorcée (barres grises de la figure 6), les banques centrales constatent qu’elles doivent faire baisser les taux d’intérêt et accroître le niveau d’endettement pour stimuler de nouveau l’économie. La baisse des taux d’intérêt et la hausse de l’endettement rendent les gros achats (de type immobilier, voitures, usines) plus abordables, car ce qui est acheté à crédit peut être payé avec des mensualités plus faibles. Ces biens devenant plus abordables, les prix alimentaires et énergétiques repartent à la hausse, ce qui encourage à nouveau une production accrue.

Figure 6. Taux d’intérêt à trois mois et à dix ans jusqu’en juillet 2019. Graphique de la Réserve fédérale de Saint-Louis.

On se retrouve donc avec un mouvement sans fin de balancier des prix alimentaires et énergétiques. En fait, les pics ont eu tendance à être de moins en moins hauts depuis 2008, comme on peut le voir à la figure 7, qui montre des prix moyens mensuels.

Figure 7 Prix du baril de Brent en moyenne mensuelle Prix du baril de Brent (dollars US) Prix du pétrole
Figure 7. Prix du baril de Brent moyenne mensuelle, depuis janvier 2000, d’après des données de l’Energy Information Administration (ministère de l’énergie des États-Unis).

Le premier pic de prix en moyenne mensuelle a atteint 132,72 dollars, en juillet 2008. Les pics plus récents ont atteint des prix de plus en plus bas :

Cette tendance à la baisse permet de conclure que les mesures de relance utilisées récemment (y compris les politiques d’assouplissement quantitatif adoptées dans plusieurs régions du monde) sont devenues de moins en moins efficaces pour stimuler la demande de produits alimentaires et énergétiques.

Il semble que faire croître la dette à des taux d’intérêt toujours plus bas devienne une solution de contournement de moins en moins efficace pour répondre aux besoins réels de l’économie, à savoir un approvisionnement rapidement croissant en pétrole et en autres produits énergétiques à un prix en-dessous de 40 dollars le baril.

Les prix du pétrole peuvent se révéler un problème à deux faces : (a) Trop cher pour les consommateurs, et (b) pas assez cher pour les producteurs.

Du point de vue du consommateur. Beaucoup de gens se sont dit « Eurêka » quand ils ont compris que des prix élevés du pétrole étaient un problème du point de vue des consommateurs. Une partie d’entre eux en ont déduit que ces prix élevés du pétrole signifiaient sans doute que nous arrivions à « épuisement » de pétrole peu cher à extraire. Les processus d’extraction et de raffinage devenant de plus en plus complexes, les consommateurs doivent payer leur produit pétrolier plus cher pour couvrir le coût accru de l’extraction et du raffinage du pétrole.

Mais il existe une question connexe : une hausse des prix du pétrole est susceptible de provoquer une récession. Si les prix du pétrole augmentent, les prix de nombreux types de biens et services variés (alimentation, biens transportés par camion ou par avion, voyages touristiques) augmentent eux aussi en même temps. Les salaires n’augmentent pas aussi rapidement, en partie parce que ce dont l’économie a besoin, c’est du contenu énergétique véritable (mesuré en kilowattheures, en BTU, en barils d’équivalent pétrole ou n’importe quelle autre unité du même genre). Si l’économie doit consacrer une plus grande part de ses ressources à l’obtention de produits énergétiques, elle fait alors face à un problème similaire à celui d’une inefficacité qui croît. Il reste moins de ressources (de type main-d’œuvre, métaux, eau douce ou produits énergétiques) pour les investissements qui pourraient fournir des biens de type immobilier, voitures, vêtements ou climatisation.

Si elle disposer de moins de ressources utilisables, l’économie réagit en se contractant. À mon avis, la situation s’apparente à celle d’un chimiste qui pourrait « en faire moins », face à une trop faible quantité d’un réactif dont il a besoin. Ce qui fait que l’économie fonctionne comme elle le fait, c’est grâce à un approvisionnement en quantité suffisante de produits énergétiques. Si acheter une quantité suffisante de produits énergétiques devient trop coûteux pour les consommateurs, l’économie se voit imposer une réduction d’achats de biens divers et variés (figure 8). Des taux d’intérêt qui baissent ont tendance à réduire la part des revenus dédiés au remboursement de la dette sur les nouveaux achats, ce qui contribue à atténuer la contraction économique.

Figure 8 La théorie affirme que le prix du pétrole peut croître mais nos porte-monnaie disent le contraire Budget avec un faible prix du pétrole Tout le reste Nourriture, carburants Remboursements de dette Budget avec un prix du pétrole élevé Tout le reste Nourriture, carburants Remboursements de dette
Figure 8. Tableau réalisé par Gail Tverberg en 2010, pour illustrer une conférence intitulée Pic pétrolier : Chercher les mauvais symptômes.

Du point de vue du producteur de pétrole. Il existe de nombreux types de producteurs de pétrole, notamment :

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les pays exportateurs de pétrole du Moyen-Orient sont parmi les producteurs les plus vulnérables aux problèmes qu’engendre une faiblesse persistante des prix du pétrole. Si ces pays sont si vulnérables, c’est parce que toute leur économie est orientée vers la production de pétrole et de gaz. Ils ont souvent une population nombreuse et qui ne dispose pas de possibilités d’emploi suffisantes, sauf lorsque le gouvernement lui propose des programmes d’aide, voire de subvention à l’emploi. Si jamais ces gouvernements se retrouvent dans l’obligation de réduire par trop ces programmes publics, le danger est réel qu’ils finissent par être renversés. Concrètement, la population risque de se diviser en factions belligérantes, et la production pétrolière de ces pays, de s’arrêter à cause de troubles intérieurs.

C’est à cause de ce genre de problèmes que les pays de l’OPEP ont réduit leur production pétrolière, dans l’espoir que les prix remonteraient pour atteindre des niveaux plus acceptables pour eux. Les niveaux de prix du pétrole dont chaque gouvernement a besoin pour pouvoir percevoir assez de taxes pour équilibrer son budget sont publiés de temps à autre.

Figure 9. Graphe publié par l’APICORP (Arab Petroleum Investments Corporation) qui donne les niveaux de prix du pétrole nécessaires pour que les pays exportateurs de pétrole du Moyen-Orient atteignent l’équilibre budgétaire en 2013.

Depuis la fin de l’année 2014, les prix du pétrole restent bas, et les pays du Moyen-Orient ont cessé d’admettre publiquement le véritable niveau des prix du pétrole qui leur est nécessaire pour que leur État puisse fonctionner correctement. Leur population ayant connu une croissance plus rapide que leur production pétrolière, il est difficile de croire que les prix du pétrole dont ils ont vraiment besoin soient inférieurs aux montants indiqués à la figure 9, sauf à ce qu’ils coupent dans leurs programmes publics. À environ 60 dollars le baril, le prix actuel du baril de Brent est clairement beaucoup trop bas pour les principaux producteurs de pétrole du Moyen-Orient.

Beaucoup de producteurs de fioul lourd et de pétrole dit « de schistes » sont moins vulnérables que les producteurs du Moyen-Orient, parce que les entités qui financent leurs opérations (c’est-à-dire les acheteurs d’actions et les fournisseurs de dette) pensent que les prix du pétrole vont « évidemment » grimper à l’avenir à cause de la rareté. Pour cette raison, ils sont prêts à apporter des fonds supplémentaires, même quand un propriétaire récent a fait faillite à cause de prix bas du pétrole. Les producteurs de pétrole du Moyen-Orient bénéficient bien moins d’un tel avantage. Si l’argent n’est pas disponible pour leurs grands programmes, ils sont obligés de couper dans leurs dépenses. Il est peu probable qu’un endettement croissant leur permette de couvrir plus qu’une partie de leur déficit.

La série des prix de l’énergie de la figure 4 montre d’autres producteurs qui pourraient mal s’en sortir, voire s’effondrer du fait de la faiblesse persistante des prix de l’énergie. Les producteurs de charbon en Chine en sont un exemple. La Chine semble faire face à un pic de sa production de charbon à cause de la faiblesse persistante des prix du charbon. L’ouverture de nouvelles mines n’a pas eu l’effet escompté d’augmenter la quantité totale produite, car de très nombreuses mines ont dû être fermées parce qu’elles perdaient de l’argent avec les actuels prix bas du charbon.

Figure 10 Production d’énergie de la Chine par combustible – BP Autres renouv. Hydroélec. Nucléaire Gaz naturel Charbon Pétrole Milliards de tonnes d’équivalent pétrole
Figure 10. Production énergétique de la Chine par combustible, d’après les données du BP Statistical Review of World Energy 2019.
« Autres renouv. » signifie « Renouvelables autres que l’hydroélectricité ». Cette catégorie comprend l’éolien, le solaire et diverses autres sources d’énergie renouvelable, comme la sciure de bois brûlée pour produire de l’électricité.

Si l’économie mondiale espère que la demande croissante de la Chine la fera croître à l’avenir, elle se fait probablement des illusions. La Chine ne peut pas s’attendre à ce que des importations compensent le manque de croissance de sa production de charbon. Il est même probable que l’incapacité de la Chine à disposer d’un approvisionnement énergétique adéquat soit à l’origine de la question des droits de douane dont nous entendons tant parler aux informations en ce moment. Il est indispensable de réduire la production de biens venant de Chine, si la Chine n’a pas vraiment les ressources énergétiques nécessaires pour continuer à jouer le rôle qu’elle a joué jusqu’à présent.

La grande question est de savoir quel sera le niveau des prix du pétrole à l’avenir

L’AIE et bien d’autres affirment que les prix de l’énergie peuvent augmenter aussi haut que l’on veut. Par exemple, l’AIE a publié la figure 1.4 ci-dessous dans son World Energy Outlook 2015, que j’ai numérotée ici figure 11 :

Figure 11. Figure 1.4 du World Energy Outlook 2015 de l’AIE, qui donne la quantité de pétrole hors OPEP qui peut être produite à différents niveaux de prix.

Les grands groupes de la figure 11 sont les suivants :

  • Pétrole brut conventionnel (comme le pétrole brut du Moyen-Orient, voire en eaux profondes comme au Brésil),
  • Pétrole dit « de schistes » extrait de roches-mères, et
  • Fioul extra-lourd et bitumes (comme ceux du Canada et du Venezuela).
  • Évidemment, en 2015, l’AIE s’imaginait qu’un prix de 300 dollars pour un baril de pétrole n’était pas trop élevé pour figurer sur un graphique. À 300 dollars le baril de pétrole, la quantité de pétrole serait certainement bien suffisante. Mais avec un tel prix, il serait peut-être possible de déplacer la ville de Paris dans son intégralité, et d’extraire le pétrole de roche-mère qui se trouve dessous !

    Malheureusement, dans le monde réel, les prix ne peuvent pas monter aussi haut. Ce sont les lois de la physique qui régissent les prix du marché. La limite économique que nous atteignons est une limite de prix qui replonge l’économie dans la récession. La figure 7 nous montre que cette limite de prix semble baisser de plus en plus avec le temps. En fait, je suis l’un des co-auteurs d’un article publié dans la revue scientifique Energy intitulé Une prévision de la production pétrolière chinoise en tenant compte des limites économiques. Cet article de 2016 souligne que la limite économique que nous atteignons est une limite au niveau élevé que les prix du pétrole peuvent atteindre. Je suis l’autrice principale de la section 2 de l’article, qui traite largement de cette question. Si les prix ne peuvent pas monter assez haut, on ne pourra pas réellemment extraire la grande majorité du pétrole qui semblerait pourtant être disponible selon les publications de réserves et les études géologiques.

    Il n’est pas certain qu’il existe des moyens d’augmenter les prix du pétrole et des autres sources d’énergie au-delà de ce qu’ils sont actuellement.

    Pourquoi les modèles standard ne prévoient-ils pas de faibles prix du pétrole à l’avenir ?

    Les économistes ont mis au point un modèle simple de la manière dont fonctionne l’économie. Dans leur modèle, il existe toujours des substituts. La seule chose désagréable semble être le fait que les prix puissent augmenter si l’offre devient insuffisante. Cette hausse des prix encourage une offre accrue et plus de substitution. Le genre de graphique que l’on trouve habituellement est une courbe d’offre et de demande comme celle de la figure 12.

    Figure 12. Modèle d’offre et de demande, tirée de Wikipedia.
    Source : Wikipedia anglophone, CC BY 2.5 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.5), via Wikimedia Commons

    Les économistes n’ont jamais envisagé une situation dans laquelle des produits énergétiques seraient profondément enfouis dans à peu près tous les biens et services qui sont fabriqués. Si l’offre est insuffisante, l’économie mondiale en fait « petit peu moins ». On imagine généralement cela sous la forme d’une récession, mais cela peut prendre bien d’autres formes :

    Les économistes n’ont pas compris le lien qui existait entre la physique et l’économie. L’économie a besoin de disposer d’une quantité suffisante de produits énergétiques abordables, en permanence. En fait, il semble qu’en ce moment, nous ayons besoin d’une quantité considérablement accrue d’approvisionnements énergétiques peu chers à produire si nous voulons réussir à résoudre les problèmes de l’économie mondiale d’un point de vue énergétique. La technique de dissimulation des problèmes consistant à « des taux d’intérêt plus bas et plus d’endettement » semble avoir atteint son point final. À tout le moins, les taux d’intérêt ont aujourd’hui atteint un seuil plancher qu’ils vont avoir du mal à dépasser.

    L’économie s’approche-t-elle d’une singularité ?

    En physique et en mathématiques, une singularité est un point pour lequel une fonction prend une valeur infinie. Une telle situation semble ne pas pouvoir exister. C’est comme si on essayait de diviser un par zéro. Mais peu importe le nombre de fois que l’on ajoute zéro, il ne sera jamais égal à un.

    L’économie semble atteindre une situation tout aussi étrange. Il ne s’agit pas d’une situation où l’on aurait épuisé le pétrole, mais où les revenus connaîtraient de trop grandes disparités, et cette disparité de revenus rend les prix de nombreuses matières premières trop bas pour leurs producteurs. Par exemple, les agriculteurs n’ont plus les moyens de payer leurs emprunts. Et les prix de tous les combustibles fossiles et de tous les nombreux métaux sont trop bas pour que les entreprises qui extraient ces matières premières puissent réaliser un profit suffisant pour réinvestir et payer leurs impôts. Le problème n’est pas seulement celui de la faiblesse des prix du pétrole.

    Cette situation de disparité excessive des revenus est liée à la mondialisation, de nombreux travailleurs à travers le monde ayant un salaire très faible, ce qui les empêche d’avoir les moyens de s’acheter des biens comme un logement ou une voiture. Cette situation est liée à l’utilisation accrue de robots pour remplacer le travail humain. Elle est également liée aux disparités de revenus à l’intérieur des pays à mesure que les emplois exigent d’être de plus en plus qualifié.

    À mesure que les choses avancent, les prix de l’énergie chutent alors que le bon sens voudrait qu’ils augmentent. En fait, le problème de la chute des prix s’étend à bien plus de matières premières que les seuls combustibles fossiles et produits alimentaires ; il s’applique aussi aux minerais de toutes sortes, y compris le cuivre et l’aluminium.

    Dans une telle situation de baisse des prix des matières premières, il faut s’attendre à ce que surviennent de nombreux problèmes dérivés. Par exemple, les gouvernements des pays dont les recettes dépendent de ces exportations peuvent faire défaut sur leur dette, ce qui, dans certains cas, peut conduire à leur balkanisation. On peut s’attendre à des défauts de dette très nombreux, entraînant la faillite d’institutions financières qu’il faudra alors renflouer. Des taux de change relatifs entre devises peuvent connaître des variations rapides, susceptibles de mettre les marchés de produits dérivés en risque de défaut. Il va sans dire que les marchés boursiers risquent d’en subir les contrecoups. Les soi-disant énergies renouvelables échoueront rapidement parce qu’elles dépendent actuellement des combustibles fossiles pour leur maintenance et la maintenance du réseau électrique dont elles dépendent. En fait, il est difficile de trouver un aspect de l’économie mondiale qui puisse être épargné.

    Comment va se dérouler ce qui ressemble à une calamité imminente ?

    Nous avons peut-être de la chance de ne pas vraiment le savoir. Les effondrements des économies du passé semblent avoir pris de nombreuses années, en général plus de 20 ans. Aujourd’hui, l’économie mondiale dépend de chaînes d’approvisionnement mondiales et d’un réseau électrique. Le système financier a également une grande importance. Il est difficile de croire que le système dans son ensemble puisse rester d’un seul tenant pendant encore de nombreuses années, mais il est possible qu’il le restera dans certaines régions du monde. On ne sait pas, c’est tout.

    Étant donné à quel point l’économie semble être connectée, et à quel point les problèmes semblent être étendus lorsque nous aurons atteint la singularité, on pourrait croire qu’il existe un plan derrière tout ce qui se passe. D’après ce que l’on peut observer, il semble y avoir une certaine puissance supérieure littérale derrière tous les flux d’énergie que nous pouvons observer dans l’univers. Cette puissance supérieure littérale semble avoir mis en place toutes les lois de la physique. Cette puissance supérieure littérale semble également être à l’origine de tous les éléments auto-organisateurs de l’univers, y compris les êtres humains, les écosystèmes, les économies. Je ne peux m’empêcher de me demander s’il existe un plan de ce qui nous attend et que nous ne comprenons pas.